RWANDA: Paroles vides au Rwanda

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Pierre Jury
Le Droit

La gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, est revenue en fin de semaine d'une tournée de 10 jours en Afrique. Elle a profité de l'occasion pour faire une sortie remarquée au Sénégal, où elle a dénoncé l'esclavage sous toutes ses formes. Au Rwanda, elle a appelé à l'érection d'une presse libre et a prononcé des excuses pour l'inaction du Canada à l'occasion du génocide de 1994. Ces paroles avaient du poids, certes, mais dans ce dernier pays, il y a eu un trou béant au programme de la visite de MmeJean: une rencontre avec des représentants de l'opposition au régime de Paul Kagamé.

Au Sénégal, la gouverneure générale n'a pas hésité à définir l'esclavage dans sa compréhension la plus large. La traite des hommes et des femmes, ce n'est plus l'image stéréotypée du marché aux esclaves où des «acheteurs» misent entre eux pour mettre la main sur les plus beaux «spécimens» à vendre. Aujourd'hui, l'esclavage prend la forme de rapts de personnes démunies ou piégées qui nourrissent les industries de la prostitution, par exemple, ou qui sont les otages d'employeurs sans scrupule qui exploitent des travailleurs sans papier, sans statut et sans recours à besogner sur des fermes, à faire des ménages, à suer dans des abattoirs,etc. Au Sénégal, une forme d'esclavage moderne cible des jeunes garçons enrôlés dans des écoles musulmanes, et forcés de demander l'aumône sur la rue pour apporter vivres et argent au bénéfice de l'institution qui les a «recrutés».

 

Vu ainsi, l'esclavage existe toujours bel et bien, et il était significatif que Michaëlle Jean le décrive ainsi dans un lieu profondément historique comme l'île de Gorée.

Quelques jours plus tard, elle s'est retrouvée au Rwanda où l'on peine encore à tourner la page du génocide, si jamais cela était possible avant quelques générations. Une partie du problème tient au fait que le génocide s'est produit avec comme toile de fond un changement de régime au profit de Paul Kagamé, qui est toujours au pouvoir aujourd'hui. Plusieurs l'accusent d'avoir joué un rôle dans la disparition de son prédécesseur, Juvénal Habyarimana, décédé dans un écrasement d'avion abattu par des tirs de roquette alors qu'il approchait de la piste d'atterrissage de Kigali, la capitale du Rwanda, le 6avril 1994. Jamais la lumière n'a pu être faite sur les responsables de cet attentat et plusieurs soupçons pèsent sur M.Kagamé, qui a pris le pouvoir par la suite, et a été élu président en 2000.

Nous savons que le régime Kagamé dirige le Rwanda d'une main de fer. Au nom de la lutte à l'ethnisme, les autorités rwandaises ont le beau jeu pour museler les voix discordantes du message présidentiel.

C'est dans ce sens que la gouverneure générale a fait sa sortie sur la liberté souhaitée de la presse au Rwanda. Cette cause est évidemment chère à MmeJean, qui était journaliste à Radio-Canada avant d'être nommée représentante de la reine à Ottawa.

Comme la majorité des gouvernements totalitaires, le président Kagamé ne comprend pas pourquoi certains - comme MmeJean et l'organisme humanitaire Human Rights Watch - s'acharnent sur le sort de quelques entreprises de presse qui sont la cible des autorités sous prétexte de fomenter des troubles ethniques. Dans les pays qui pensent ainsi, les voix discordantes ont le dos large. Et elles ont rarement l'occasion de verbaliser leur message sur la place publique.

Plutôt que de simplement souhaiter le respect de la liberté de la presse, la visite de Michaëlle Jean aurait pu être une merveilleuse occasion de rencontrer directement des voies d'opposition comme celle d'Ingabire Victoire, une des candidates à l'élection présidentielle prévue en août prochain. Que la gouverneure générale du Canada rencontre publiquement une telle figure d'opposition aurait été une image bien plus significative qu'un seul appel à respecter les libertés civiles. Le seul pouvoir de cette image aurait été porteur, et MmeJean n'aurait pas eu à en dire davantage (car c'est au premier ministre Stephen Harper et au ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, d'élaborer les politiques officielles du Canada).

Mais le Canada sous les conservateurs ne s'intéresse pas aux questions africaines, au-delà des grands principes qui sonnent creux au ventre de ceux qui ont faim, au coeur de ceux qui souhaitent une Afrique solide. Le Canada s'est borné à prononcer de belles paroles, ce qui ne suffira pas à convaincre le régime Kagamé que la démocratie ne rime pas avec génocide, comme il le soutient, mais avec progrès

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